LE DACTYLOPOEME



(texte de Henri chopin)

Les dactylopoèmes (ou Typewriterpoems) mettent en relief leurs motifs, leurs dessins, leurs formes, chacun d'eux se construisant dans et par l'alphabet latin qui est plus géométrique que calligraphique pour la vision. Les formes de cet alphabet, qu'elles soient rondes, penchées, verticales, horizontales, droites, courbes, nous proposent maintes vibrations visuelles que l'on sait varier à l'infini si l'on déplace la feuille de papier sur le chariot de la machine à écrire, par exemple en la "tapant" dans les deux sens, de haut en bas, et l'inverse, du bas au haut, ou encore lorsqu'on place la feuille en diagonal ; bien entendu le chercheur/dactylographe programme ses "effets" visuels.

Les effets visuels se découvrent en eux-mêmes lorsqu'on veut obtenir des mouvements circulaires, verticaux, saccadés, géométriques, superposés, répétitifs, et le médiéviste Paul Zumthor a raison de découvrir là la parfaite concordance qu'il y a entre les "manipulations" électroniques de quelques poésies sonores et les dactylopoèmes ; les mêmes recherches : visions et sons, se marient étroitement ; exemple, lorsqu'on marie un "S" en plusieurs sens, des courbes s'entrelacent à l'infini, lorsqu'on enregistre la même fricative dentale ou sifflante des courbes sonores entourent l'audition ; en ce domaine, tous les alphabets seraient à rechercher.

L'alphabet latin porte en soi des formes constructivistes, contrastant avec les alphabets manuels et surtout avec les calligrammes rendus célèbres à la suite de Guillaume Appolinaire, et dont ce dernier n'est nullement le créateur ; c'est une affaire de plusieurs millénaires.

Pour la plupart de mes dactylopoèmes, j'ai choisi sous quelques signes ou quelques sigles les lectures multiples, afin de découvrir la lecture à voir plutôt que sémantique : la lecture mémorisée est remplacée par les lectures visuelles ; c'est une des lectures de l'âge nouveau qui s'offre à nous, où les yeux vivent en tous lieux : ils sont prismatiques, comme le sont les "caractères" , et le déchiffrage de notre alphabet ne décrit plus une anecdote ou une histoire, mais au contraire construit le squelette du verbe qui enfin est "architectural" .

Hier, l'alphabet était dissimulé sous le verbe, il ornait parfois la typographie, mais il restait secondaire, ou devenait prétextes décoratifs comme avec les calligrammes et l'hypergraphie ; mais très peu de chercheurs ont pensé que l'alphabet pouvait se voir vibratoire avec ses propres formes, je le répète : géométriques ; des quelques rares chercheurs qui ont connu les richesses en cascades de l'alphabet, citons le Britannique Allen Ridell et le Grecque Constantin Xenakis.

Le dactylopoème privilégie les regards avant les mémoires ; l'humain en fait autant. Si l'on sait que le corps de l'homme dissimule ses pensées, ses sentiments, ses expressions, et bien sûr son propre squelette sous les peaux de ses apparences, le verbe seulement écrit a lui aussi dissimulé ses structures et ses ossatures, et les armures de ses motifs.

Henri Chopin, août 1986
(extrait de Passementeries, édition Ottezec, Nîmes, 1987)